Te Farereira’a — la rencontre
- texte © Delphine Barrais -
Work in progress
Jusqu'en 1989, les îles Australes en Polynésie organisaient un festival réunissant les habitants des cinq îles de l'archipel. Puis, l'événement a été suspendu jusqu'en novembre 2022. Te Farereira’a a rassemblé près de 500 personnes pendant cinq jours au stade Taahueia de Tubuai.
Chacune des îles de chacun des archipels polynésiens possède sa propre personnalité et ses propres caractéristiques en termes de danse et de chant, de langue (sept langues ont été identifiées, sans compter les variantes et les dialectes), d'art et de culture. Ces caractéristiques sont étroitement liées à leur géographie, leur environnement et leur histoire. Ce qui, à première vue, semble être un territoire uniforme est en réalité « une mer d'îles », selon les termes du penseur tongien Epeli Hau'ofa. À y regarder de plus près, chaque île résonne avec ses particularités et sa vision du monde. En voici la preuve.
Ce sujet compile une série de portraits réalisés lors d'un festival culturel dans les îles Australes (novembre 2022), lors du Heiva i Bora bora (juillet 2026) et du Nuuroa Fest i Tahiti (août 2026). Les personnes photographiées, qui vivent à Rurutu, Tubuai, Rapa, Raivavae, Rimatara, à Bora bora et Tahiti, ont accepté d'être photographiées avant de monter sur scène ou après être descendues de scène, en costume traditionnel.
Les danseurs, chanteurs, chorégraphes et musiciens ont posé avec assurance, simplicité et authenticité. Ils se sont présentés chargés du stress et de l’adrénaline avant la représentation, ou riche d’une énergie et d’une puissance inégalées à la sortie du show. Aucune contrainte n'a été imposée ; chaque personne étant libre de choisir sa pose, la composition du groupe et ses accessoires.
Ces artistes sont les témoins d'une culture qui n'a rien de folklorique. Ils montrent les heures passées à imaginer, récolter, tresser, assembler les costumes qui, pour certains, nécessitent une semaine de travail. Il est à noter que chaque représentation en Polynésie est unique, le thème, la musique, les paroles des chants, les chorégraphies sont sans cesse réinventés. Les répétitions durent des mois, le show moins d’une heure.
Un studio improvisé – un drap tendu et deux spots – a été installé en coulisses, de manière inattendue, afin de capturer des moments rares et précieux, riches en émotions contradictoires.
Ce travail documentaire sur l'expression culturelle des îles polynésiennes est en cours. Ces prises de vue sont prévues aux Tuamotu (Rangiroa) et aux Marquises lors des 30 ans du Matava’a en décembre 2027.
Vivant en Polynésie depuis 2006, plus j'observe et j'apprends, plus cette destination m'échappe. En abordant l'actualité, la politique, la justice, la culture, les traditions, l'environnement, la religion et la société, je réalise l'immensité des sujets : plus on les travaille, moins on les connaît.
La photographie est un outil, rien de plus qu'un outil qui facilite les rencontres et crée une proximité entre le sujet et le spectateur. Mes images racontent les histoires d'un territoire qui, à première vue, semble uniforme. Elles se concentrent sur l'élément humain pour révéler ce qui se passe en coulisses en termes de diversité.
J'ai choisi le noir et blanc, que je considère comme une forme d'écriture. Cela permet également d'effacer l'aspect exotique de ce territoire, que certains considèrent comme un paradis. Le mythe de la Nouvelle Cythère, qui s'est répandu à travers le monde au XVIIIe siècle dans les malles du capitaine Louis-Antoine de Bougainville, a également résisté à l'épreuve du temps. Cependant, derrière cet Eden se cache une société complexe. Dans ce contexte, le noir et blanc nous permet de nous recentrer sur les personnes, les sujets et les individus.
Enfin, je citerai Gauguin, qui a dit : « Rejetez le noir, et ce mélange de blanc et de noir que nous appelons gris. Rien n'est noir, rien n'est gris. Ce qui semble gris est une combinaison de nuances claires qu'un œil exercé peut discerner. »
Ce travail entend révéler la pluralité culturelle de la Polynésie française. Le territoire, souvent perçu comme un ensemble homogène, est en réalité composé d’archipels aux identités profondément singulières.
Chaque archipel porte une histoire, une sensibilité et une esthétique propres. Cette diversité, souvent méconnue ou simplifiée, constitue pourtant la richesse profonde du Fenua.
L’idée est de capter les nuances dans les pratiques, les costumes et à travers eux le rapport à l’environnement, les expressions corporelles et orales propres à chaque archipel. Elle est aussi, de souligner que ces différences n’opposent pas, mais composent un ensemble vivant, mouvant et cohérent.
En montrant les visages et les gestes, en réalisant des portraits, ce travail porteur de mémoire, documente un ensemble de savoir-faire, il crée un dialogue entre les paysages et les cultures — car les environnements façonnent les modes de vie, les imaginaires et les traditions.
La démarche repose sur une approche immersive, qui prend le temps de rencontrer, d’écouter et de comprendre. La photographie, grâce à la mise en place d’un studio mobile, devient alors un espace de rencontre, un moyen de traduire visuellement ce qui se vit, se partage et se transmet. Je cherche, à travers ces rencontres, à rendre visible la singularité et la beauté de chaque archipel, les nuances de chacun sans hiérarchie ni exotisation.
Le projet propose un regard nuancé sur un territoire unique mais jamais uniforme, sur une mosaïque d’identités d’une richesse qui reste encore peu valorisée à l’international.
Cette série a obtenu une mention honorable au "Annual PhotographyAward" 2025
https://annualphotoawards.com/winners/annual-photography-awards-2025/people/honorable-mentions/